Dans une chaîne d’approvisionnement, quelques mots inscrits sur un contrat peuvent déplacer des milliers d’euros de coûts… et une part importante des risques. L’Incoterm FAS, pour Free Alongside Ship ou « franco le long du navire », fait partie de ces règles qui semblent simples sur le papier, mais qui exigent une réelle précision opérationnelle.
Qui organise le transport jusqu’au port ? Qui paie le chargement à bord ? À quel moment la marchandise cesse-t-elle d’être sous la responsabilité du vendeur ? Une mauvaise interprétation suffit à créer un litige entre fournisseur, commissionnaire de transport et acheteur.
Voici ce que les professionnels de la supply chain doivent savoir sur le FAS selon les Incoterms 2020 : sa définition, les obligations de chaque partie, ses coûts, ses limites et les bonnes pratiques pour l’utiliser sans transformer une expédition maritime en parcours d’obstacles.
FAS : définition et principe général
FAS signifie Free Alongside Ship. En français, on le traduit généralement par « franco le long du navire ». Cet Incoterm s’applique exclusivement au transport maritime ou fluvial, lorsque les marchandises sont livrées directement le long du navire désigné par l’acheteur, dans un port convenu.
La livraison est réputée effectuée lorsque le vendeur place les marchandises à quai, le long du navire. À partir de ce moment précis, les risques sont transférés à l’acheteur. Le vendeur ne doit donc pas charger les marchandises à bord du navire : cette opération relève de l’acheteur.
La règle s’écrit toujours avec un lieu clairement identifié :
FAS [port de chargement convenu], Incoterms 2020
Par exemple : FAS Port de Rotterdam, terminal X, Incoterms 2020.
Cette précision n’est pas un détail administratif. Dans un grand port, plusieurs terminaux peuvent être éloignés de plusieurs kilomètres. Indiquer uniquement « FAS Rotterdam » laisse une marge d’interprétation peu compatible avec une gestion rigoureuse des flux.
Le moment clé : le transfert des risques
Avec le FAS, le transfert des risques intervient lorsque les marchandises sont placées le long du navire, au port convenu. Avant cette étape, le vendeur assume les risques liés à la marchandise. Après cette étape, ils incombent à l’acheteur.
Il faut distinguer trois moments souvent confondus :
- l’arrivée de la marchandise dans la zone portuaire ;
- la mise à disposition le long du navire ;
- le chargement de la marchandise à bord.
En FAS, le risque ne bascule pas lors de l’arrivée au port et ne bascule pas non plus au moment du chargement à bord. Il est transféré entre ces deux événements, lorsque la marchandise est effectivement placée à quai ou dans la zone désignée à côté du navire.
Cette nuance peut avoir des conséquences importantes. Imaginons qu’une palette soit endommagée par un engin de manutention pendant son chargement sur le navire. Si la livraison FAS était déjà correctement réalisée, le risque appartient normalement à l’acheteur. Le contrat de transport, les règles du terminal et les preuves de remise deviennent alors essentiels.
Les obligations du vendeur en FAS
Le vendeur prend en charge les opérations nécessaires pour amener la marchandise jusqu’au point de livraison convenu, le long du navire. Ses responsabilités couvrent notamment les éléments suivants :
- préparer les marchandises conformément au contrat de vente ;
- emballer et étiqueter les produits de manière adaptée au transport maritime ;
- acheminer la marchandise jusqu’au port de chargement convenu ;
- effectuer les formalités douanières à l’exportation ;
- fournir les documents nécessaires à l’export et à la réception de la marchandise ;
- mettre les marchandises à disposition le long du navire désigné par l’acheteur ;
- transmettre les informations utiles permettant à l’acheteur d’organiser la suite du transport.
Le vendeur ne prend pas en charge le transport maritime principal. Il ne souscrit pas non plus, par défaut, d’assurance au bénéfice de l’acheteur. Le FAS ne comprend donc aucune obligation d’assurance comparable à celle prévue dans les Incoterms CIF ou CIP.
Le vendeur doit néanmoins coopérer avec l’acheteur lorsque des informations sont nécessaires à la souscription d’une assurance ou à la préparation du transport. Cette coopération ne signifie pas qu’il assume le coût ou le risque après le point de livraison.
Les obligations de l’acheteur
L’acheteur devient le pilote des opérations dès que la marchandise est livrée le long du navire. Ses principales obligations sont les suivantes :
- désigner le navire et fournir au vendeur les informations utiles sur le port, le terminal et le calendrier ;
- réserver et payer le transport maritime ;
- organiser le chargement à bord du navire ;
- assumer les risques à partir du point de livraison FAS ;
- supporter les frais liés au transport principal et aux opérations postérieures à la livraison ;
- effectuer les formalités d’importation ;
- payer les droits, taxes et frais douaniers à destination ;
- organiser le transport depuis le port d’arrivée jusqu’au site final.
L’acheteur doit également souscrire une assurance s’il souhaite protéger la marchandise pendant le transport maritime. Cette précaution est souvent pertinente pour des produits à forte valeur, sensibles à l’humidité ou exposés à des risques de manutention.
Le FAS transfère la responsabilité, mais pas la nécessité de piloter. Une marchandise livrée à quai n’est pas encore une marchandise arrivée chez le client. Entre les deux, il reste un navire, plusieurs documents, des opérations douanières et parfois quelques imprévus portuaires.
Répartition des coûts avec le FAS
La lisibilité des coûts constitue l’un des principaux intérêts du FAS. Le vendeur prend généralement en charge les dépenses jusqu’au point de livraison le long du navire. L’acheteur finance les opérations suivantes.
À la charge du vendeur :
- coût des marchandises et de leur emballage ;
- transport intérieur jusqu’au port convenu ;
- frais de manutention nécessaires avant la mise à disposition le long du navire, selon les pratiques et le contrat avec le terminal ;
- formalités et droits liés à l’exportation ;
- documents d’exportation et justificatifs requis.
À la charge de l’acheteur :
- frais de chargement à bord ;
- fret maritime ;
- assurance éventuelle ;
- frais de transit et de documentation après la livraison ;
- formalités d’importation, droits et taxes ;
- transport jusqu’au site de destination.
La frontière entre certaines prestations portuaires peut varier selon les ports, les contrats de manutention et les usages locaux. Il est donc prudent de demander un détail écrit des frais portuaires, plutôt que de supposer qu’un coût est automatiquement inclus dans le FAS.
FAS et FOB : une différence qui compte
FAS et FOB sont parfois utilisés comme s’ils étaient interchangeables. Ce n’est pas le cas.
Avec le FAS, le vendeur livre la marchandise le long du navire. Avec le FOB, il la livre une fois qu’elle est chargée à bord. Le transfert des risques intervient donc plus tôt avec le FAS.
- FAS : livraison le long du navire ; chargement à bord à la charge de l’acheteur.
- FOB : livraison une fois la marchandise chargée à bord ; le vendeur prend en charge le chargement.
Le choix dépend de l’organisation du port et du contrôle que chaque partie peut réellement exercer. Si le vendeur n’a aucune maîtrise sur le chargement à bord, le FAS peut être cohérent. Si le vendeur organise habituellement la mise à bord et dispose d’une bonne visibilité sur cette opération, le FOB peut être plus approprié.
Dans les deux cas, il faut éviter une erreur fréquente : utiliser FOB ou FAS pour des marchandises remises à un terminal à conteneurs avant d’être affectées à un navire. Dans cette configuration, le vendeur perd généralement le contrôle de la marchandise avant qu’elle ne soit placée le long du navire. L’Incoterm FCA est souvent plus adapté aux expéditions conteneurisées.
Le cas particulier des conteneurs
Les Incoterms 2020 recommandent une grande vigilance pour les conteneurs. Un conteneur est généralement remis au terminal bien avant le chargement du navire. Or, avec le FAS, la livraison suppose que la marchandise soit placée le long du navire.
Cette différence crée un décalage opérationnel. Le vendeur peut avoir livré le conteneur au terminal, mais ne pas avoir juridiquement réalisé la livraison FAS. Entre-temps, le conteneur peut être déplacé, stocké ou endommagé, sans que les responsabilités soient clairement comprises.
Pour un transport en conteneur, il est souvent préférable d’envisager :
- FCA au terminal : lorsque le vendeur remet la marchandise au transporteur ou au terminal désigné ;
- FOB : uniquement lorsque la marchandise est adaptée à une livraison directe à bord et que le vendeur peut réellement assumer le chargement ;
- CFR ou CIF : lorsque le vendeur organise le transport maritime, avec ou sans assurance selon le cas.
La règle pratique est simple : choisir l’Incoterm en fonction du parcours physique réel de la marchandise, et non en fonction d’une habitude commerciale héritée d’un ancien contrat.
Les documents à sécuriser
Une supply chain fiable repose aussi sur la qualité des preuves. Dans une opération FAS, les documents doivent permettre de démontrer que la marchandise a été livrée au lieu et au moment convenus.
- facture commerciale ;
- liste de colisage ;
- documents douaniers d’exportation ;
- certificat d’origine si nécessaire ;
- instructions de livraison ;
- preuve de remise au terminal ou à l’opérateur portuaire ;
- document confirmant la mise à disposition le long du navire ;
- informations relatives au navire, au voyage et au terminal.
Les systèmes numériques peuvent considérablement améliorer cette traçabilité. Une plateforme de gestion transport ou un outil connecté au terminal peut horodater la remise, associer les documents à la référence d’expédition et alerter les équipes en cas de retard.
La robotisation intervient également à ce niveau. Les systèmes automatisés de lecture de codes, les capteurs de localisation et les logiciels de suivi réduisent les zones grises. Une donnée horodatée vaut souvent mieux qu’une discussion de trois heures autour d’un bon de livraison perdu.
Les erreurs fréquentes à éviter
Plusieurs erreurs reviennent régulièrement dans les contrats FAS.
- Indiquer un port sans préciser le terminal : cette formulation laisse place à des interprétations divergentes.
- Utiliser FAS pour un transport conteneurisé standard : FCA est souvent mieux aligné avec la remise au terminal.
- Confondre livraison et chargement à bord : en FAS, le vendeur ne charge pas la marchandise sur le navire.
- Oublier les délais de notification : l’acheteur doit transmettre suffisamment tôt le nom du navire et les informations opérationnelles.
- Ne pas vérifier les frais portuaires : les pratiques varient selon les infrastructures et les opérateurs.
- Négliger l’assurance : l’acheteur supporte les risques après la livraison et doit évaluer son exposition.
- Rédiger une clause trop vague : la mention « FAS port de Marseille » ne remplace pas une instruction logistique détaillée.
Un exemple concret de flux FAS
Une entreprise française achète 500 tonnes de matières premières à un fournisseur situé en Turquie. Le contrat prévoit : FAS Port d’Izmir, terminal A, Incoterms 2020.
Le fournisseur fabrique et emballe les marchandises, les transporte jusqu’au terminal A et réalise les formalités d’exportation. Il met ensuite les marchandises à disposition le long du navire désigné par l’acheteur.
L’acheteur réserve le navire, paie le fret maritime, organise le chargement à bord et souscrit une assurance. Il prend aussi en charge les formalités d’importation en France, les droits et taxes éventuels, puis le transport jusqu’à son usine.
Si les marchandises sont endommagées avant leur mise à disposition le long du navire, le risque relève du vendeur. Si le dommage survient après cette étape, il relève de l’acheteur. La date, l’heure et le lieu exacts de la remise doivent donc être documentés.
Conseils pratiques pour les professionnels de la supply chain
Avant de retenir le FAS, les équipes achats, transport et finance ont intérêt à vérifier quelques points essentiels :
- le transport est-il bien maritime ou fluvial ?
- la marchandise sera-t-elle remise directement le long du navire ?
- le port et le terminal sont-ils précisément désignés ?
- qui réserve le navire et qui communique les instructions de chargement ?
- les frais de manutention sont-ils clairement répartis ?
- l’assurance couvre-t-elle la période suivant la livraison ?
- les documents de remise sont-ils disponibles et archivés ?
- l’Incoterm choisi correspond-il au conditionnement, notamment en cas de conteneur ?
Une bonne pratique consiste à intégrer une fiche de répartition des responsabilités au contrat commercial. Cette fiche ne remplace pas l’Incoterm, mais elle traduit ses principes dans le fonctionnement concret de l’entreprise : interlocuteurs, délais, documents, outils de suivi et procédure en cas d’avarie.
Le FAS face aux enjeux actuels de la supply chain
Le FAS conserve son intérêt dans certaines opérations maritimes, notamment pour les marchandises en vrac, les charges lourdes ou les produits livrés directement à quai. Mais son efficacité dépend de la capacité des parties à coordonner leurs opérations.
Dans un environnement où les ports sont saturés, où les délais fluctuent et où les données circulent entre de nombreux acteurs, la précision contractuelle devient un véritable avantage compétitif. Un Incoterm ne déplace pas seulement les coûts : il organise le partage de l’information et la maîtrise des risques.
La machine peut optimiser le suivi, prédire un retard ou automatiser un contrôle documentaire. Elle ne choisit toutefois pas à la place des équipes un point de livraison mal défini. La performance commence souvent par une phrase contractuelle correctement rédigée.
Le FAS est donc pertinent lorsqu’il correspond au trajet réel de la marchandise et aux capacités opérationnelles de chaque partie. Bien utilisé, il offre une répartition claire des responsabilités. Mal employé, notamment avec des conteneurs remis au terminal, il crée une zone d’incertitude que ni un robot, ni un tableur, ni un échange de courriels tardif ne pourront facilement corriger.

